l’écoféminisme en action

Vivre, résister, protéger : l’écoféminisme en action

Vivre, résister, protéger ( 1re partie d’un article qui sera publié sous forme de feuilleton, à raison d’un texte par semaine )


INTRODUCTION


À l’heure où les crises s’enchaînent – écologiques, sociales, sanitaires et économiques –
l’écoféminisme[1] surgit comme une politique du vivant, radicale et lucide (d’Eaubonne, 1974 ;
Hache, 2016). Elle interroge la manière dont nos sociétés exploitent la Terre, hiérarchisent les
corps, répartissent le travail et distribuent souffrances et vulnérabilités. Loin d’être une
sensibilité douce ou une simple version « verte » du féminisme, elle relie la critique des rapports
de genre et de pouvoir à une pensée du vivant. Cette pensée est profondément relationnelle.
Attentive aux écosystèmes, aux corps, à la terre, au prendre-soin, aux communautés[2] et aux
conditions matérielles de la vie, elle refuse toute séparation entre sphère politique et sphère
reproductive (Tronto, 2009).
Les liens structurels qui unissent patriarcat, capitalisme, colonialisme et destruction du vivant
sont ainsi mis en lumière dans la perspective écoféministe. Elle montre comment l’oppression
des femmes et l’exploitation de la nature – et plus largement celle des populations marginalisées

  • reposent sur des logiques communes : appropriation, hiérarchisation et mise à distance du
    prendre-soin et de la vulnérabilité, considérés comme inférieurs ou non politiques (Marchant,
    2016 ; Mies & Bennhold, 2022 ; Fronty, 2023).
    Au-delà d’une critique, il s’agit d’un projet politique collectif. Elle appelle à reprendre prise sur
    les conditions matérielles et relationnelles de l’existence et à inventer des manières de vivre et
    de produire respectueuses de l’intégrité du vivant. Ces pratiques reconnaissent pleinement les
    expériences situées et les capacités politiques de chacunE (Hache, 2016).
    Justice sociale et écologique, démocratie directe, soin et solidarité sont ainsi articulés. Des
    perspectives concrètes s’ouvrent pour transformer nos sociétés face aux crises systémiques
    contemporaines.
    L’écoféminisme va plus loin : elle pose que la justice écologique et sociale ne peut se réaliser
    sans une remise en cause radicale de nos structures politiques et économiques actuelles
    (Salleh, 2016). Cela passe par la construction d’une démocratie nouvelle, fondée sur
    l’autogestion, l’auto-organisation populaire et une solidarité transnationale, loin des institutions
    capitalistes et patriarcales qui perpétuent les inégalités et l’exploitation (Larrère, 2016).
    Cet article propose une analyse de l’écoféminisme : ses fondements théoriques, ses principaux
    courants, ses tensions internes et ses enjeux contemporains. Il s’agit de montrer que
    l’écoféminisme ne constitue pas seulement une critique radicale des logiques patriarcales,
    capitalistes et extractivistes. Elle porte également une alternative politique cohérente, en vue de
    repenser et de réorganiser nos sociétés sur des bases plus justes et égalitaires.

La suite la semaine prochaine …

[1] L’utilisation du féminin pour parler de l’écoféminisme dans cet article vise à souligner que ce mouvement est
profondément ancré dans les luttes féministes contre les systèmes patriarcaux, capitalistes et extractivistes. Ce
féminin reflète ainsi le rôle essentiel des femmes dans la construction d’une alternative politique globale, qui lie
écologie, genre, justice sociale et démocratie, en réinventant les rapports de pouvoir pour garantir une justice
véritable. De plus, l’ambition est celle de sous-entendre une théorie de l’action écoféministe.
[2] Le terme communauté est utilisé ici dans un sens descriptif pour désigner des groupes de personnes agissant
collectivement autour d’enjeux communs. Il ne renvoie ni à la conception anglo-saxonne de la community, ni à une
appartenance religieuse ou communautariste, mais à des collectifs concrets, hétérogènes et situés.

Dominique Paturel
Chercheuse Sciences sociales
Collectif Démocralim
Collectif SSA
Membre LISRA et Fondation Copernic