Quand la République choisit ses morts
Quand la République choisit ses morts
(une lecture écoféministe de la séquence)
politique actuelle lecture écoféministe de la séquence
Ce qui se joue dans la séquence actuelle dépasse un épisode parlementaire ou un
emballement médiatique. C’est un moment de vérité politique, où l’État révèle, par ses gestes
symboliques autant que par ses décisions administratives, la hiérarchie implicite des vies qu’il
reconnaît comme dignes de la Nation. Nous assistons à la consolidation progressive d’un bloc
réactionnaire articulant extrême droite militante, féminisme identitaire, appareil sécuritaire et
segments institutionnels prêts à normaliser leur convergence.
La récente minute de silence observée par l’Assemblée nationale en hommage à
Quentin Deranque, militant identitaire de 23 ans mort après une violente agression à Lyon, a été
vivement critiquée par des responsables politiques engagés à gauche comme un « deux poids,
deux mesures » face au silence institutionnel sur d’autres violences politiques. Elle intervient
dans un contexte où, depuis plusieurs années, des personnes ont été agressées, mutilées ou
tuées par des groupuscules fascisants sans qu’aucun hommage national comparable ne leur
soit rendu. Le pouvoir n’est jamais neutre lorsqu’il organise le deuil public : il consacre certaines
vies comme symboliquement centrales et relègue d’autres à la périphérie du dicible. Le
problème n’est pas le deuil, mais le tri du deuil, et ce tri est un acte politique. Il détermine
quelles existences sont reconnues, valorisées et intégrées dans le récit national, et lesquelles
sont laissées à l’invisibilité, à la marginalisation et au silence officiel.
La France insoumise : stigmatisée et criminalisée pour l’exemple
Dans le même mouvement, la dissolution de La Jeune Garde et la pression continue exercée
contre La France insoumise signalent une requalification de la conflictualité politique :
l’antifascisme est traité comme menace structurelle, tandis que l’écosystème réactionnaire est
relativisé et individualisé. Les violences d’extrême droite deviennent des débordements
ponctuels ; les résistances sont présentées comme des problèmes d’ordre public.
La situation de La France insoumise illustre pleinement cette asymétrie. Au-delà des
désaccords politiques légitimes, ce mouvement fait l’objet d’une délégitimation systématique qui
dépasse la critique programmatique pour atteindre le registre moral et quasi pénal. Ses prises
de position sont systématiquement interprétées à travers un prisme de soupçon, ses
mobilisations assimilées à des menaces pour l’ordre public, et son électorat implicitement
disqualifié comme potentiellement dangereux. Ce traitement différencié contribue à déplacer la
frontière du tolérable politique : ce qui relevait hier du débat devient aujourd’hui suspect et
stigmatisé. En désignant une force parlementaire comme problème structurel tout en
normalisant progressivement des thématiques issues de l’extrême droite, le champ politique se
réorganise au bénéfice du bloc réactionnaire. Ce n’est pas seulement une offensive contre un
parti ; c’est un avertissement adressé à l’ensemble des forces sociales et écologistes qui
contestent l’ordre dominant.
Fascisation et convergence réactionnaire
Ce que révèle cette séquence, c’est une convergence : banalisation des thématiques
identitaires, légitimation du paradigme sécuritaire, criminalisation sélective des résistances
antifascistes et captation nationaliste du discours féministe. Ensemble, ces éléments forment
une cohérence qui altère progressivement le contenu substantiel de la République formelle. La
fascisation n’est pas un événement spectaculaire ni un accident isolé : elle progresse par
intégration graduelle des cadres idéologiques réactionnaires dans l’espace institutionnel. Elle
s’installe lorsque les forces réactionnaires cessent d’être perçues comme menace structurelle et
deviennent partenaires implicites dans la redéfinition de l’ordre public. Elle se renforce lorsque
l’antifascisme est présenté comme excès, tandis que le fascisme est présenté comme opinion.
Ce processus s’opère à travers l’adoption, même partielle, par certains segments du pouvoir,
des grilles de lecture de l’extrême droite — sur la sécurité, l’identité ou l’ennemi intérieur — tout
en maintenant les formes formelles de la démocratie. Cette normalisation graduelle produit un
effet de seuil : ce qui relevait autrefois de l’inacceptable devient toléré, et la violence réactionnaire se banalise aux yeux de l’opinion publique. Le bloc réactionnaire contemporain ne
se limite pas aux groupuscules de rue : il associe organisations identitaires, relais médiatiques,
responsables politiques en quête de surenchère sécuritaire et institutions prêtes à déplacer la
frontière du tolérable. En combinant violence de terrain, légitimation symbolique et soutien
institutionnel, il produit un continuum d’impunité et de protection implicite qui consolide
progressivement l’ordre réactionnaire.

L’écoféminisme dévoile les architectures de pouvoir
Comme le souligne l’écoféminisme de Françoise d’Eaubonne, les violences ciblant certaines
populations s’inscrivent dans un système global de domination : patriarcal, racialisé,
extractiviste, autoritaire et militarisé. Chaque agression, chaque hiérarchie de traitement,
chaque instrumentalisation des corps et des vies participe d’un continuum global qui lie
oppression de genre, exploitation économique et violence symbolique. L’écoféminisme montre
que les violences ciblant les femmes et les minorités ne sont pas des accidents, mais des
instruments de consolidation du pouvoir et de légitimation des inégalités.
Ces logiques se matérialisent à plusieurs niveaux : contrôle des corps et des espaces publics,
redéfinition du danger et de la sécurité, surveillance accrue, hiérarchisation raciale et sociale, et
normalisation des violences dans le discours institutionnel. L’écoféminisme expose comment
ces mécanismes interdépendants renforcent la domination, empêchent l’émancipation collective
et produisent une société où certaines vies sont systématiquement invisibilisées et
hiérarchisées. Il relie explicitement l’injustice sociale, le pillage écologique et la militarisation des
rapports sociaux à la logique patriarcale et réactionnaire.
Némésis : captation du féminisme et consolidation d’un agenda nationaliste
C’est dans ce contexte que le rôle de Némésis prend toute sa dimension stratégique. Le
collectif Némésis, qui se présente comme un mouvement féministe identitaire tout en défendant
des positions nationalistes et anti‐immigration, est décrit par plusieurs observateurs comme un
exemple de fémonationalisme — c’est‐à‐dire l’instrumentalisation du vocabulaire féministe au
service d’une idéologie réactionnaire largement critiquée par d’autres féministes et sociologues.
Il ne constitue pas une expression marginale : il capte le vocabulaire féministe pour servir un
agenda nationaliste, racialise les violences, construit les femmes comme corps nationaux
menacés et désigne un ennemi culturel permanent.
Némésis agit par plusieurs mécanismes complémentaires :
-Position de victime permanente : elle détourne l’attention de ses alliances avec des
groupes violents et structurels, ce qui neutralise critiques et sanctions.
-Alliances stratégiques : l’organisation mobilise des hommes issus de groupuscules
réactionnaires comme garde rapprochée et levier d’influence symbolique et médiatique.
-Instrumentalisation du féminisme : elle redéfinit la protection des femmes pour justifier
durcissement migratoire, surveillance accrue et expansion policière, transformant
l’émancipation collective en privilège conditionnel.
-Légitimation symbolique et médiatique : ses interventions régulières dans des espaces
publics créent l’illusion d’une victimisation exclusive, occultant la violence qu’elle
normalise et propage.
Ce collectif participe ainsi directement à la recomposition autoritaire et à la banalisation de
cadres idéologiques réactionnaires. Son action n’est pas seulement problématique sur le plan
moral, elle contribue activement à consolider un écosystème nationaliste, hiérarchisé et
sécuritaire.
Quand la loi hiérarchise les vies
Lorsque l’État honore symboliquement un militant issu de cet univers tout en restant silencieux
sur les victimes des violences fascistes, il contribue objectivement à déplacer la norme. Si la violence politique justifie des dissolutions administratives, alors le principe doit être
universel. Les pratiques de Némésis, ses alliances et sa stratégie de provocation s’inscrivent
dans un écosystème réactionnaire qui produit des violences directes et symboliques. En
conséquence, nous demandons explicitement la dissolution de Némésis afin de restaurer
l’égalité devant la loi et protéger réellement les individus et les collectifs engagés dans la
résistance antifasciste.
Veiller pour résister
Face à la fascisation institutionnelle, l’exigence est simple : pas d’asymétrie dans l’application
de la loi, pas de hiérarchie implicite des vies, pas d’instrumentalisation du féminisme au service
d’un bloc réactionnaire. Les dissolutions doivent s’appliquer selon des critères transparents et
cohérents, sans distinction idéologique.
L’écoféminisme choisit clairement son camp : celui des vies invisibilisées, des résistances
délégitimées et des solidarités fragilisées. Elle nomme la dérive pour ce qu’elle est : une
recomposition autoritaire avancée à visage institutionnel, et refuse d’en être le témoin
silencieux. La dissolution de Némésis s’impose comme un acte de justice politique, symbolique
et systémique, pour protéger la pluralité des luttes sociales, écologiques et féministes.
Le féminisme ne se plie pas aux agendas réactionnaires !
Nos luttes s’enracinent là où vous plantez la peur!
Dominique Paturel
Chercheuse Sciences sociales
Collectif Démocralim
Collectif SSA
Membre LISRA et Fondation Copernic
